Roland Barthes et les mythologies. Travail collectif sur des mythes contemporains
TEXTE 1 — Mythologies / BARTHES
Iconographie de l'abbé Pierre
"la neutralité finit par fonctionner comme signe de la neutralité" / "une société qui consomme si avidement l'affiche de la charité qu'elle en oublie..." / "si l'iconographie de l'abbé Pierre n'est pas l'alibi pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice".
=> la société se sert du mythe pour se raconter un mensonge, se divertir des réalités froides. Elle "consomme" avec avidité les signes comme stratégie. Le mythe est ici utilitaire : il sert à ne pas nous interroger sur les mécanismes de la justice, comment se forme la pauvreté, quelles solutions politiques etc...
Publicité de la profondeur
La publicité des produits de beauté / l'idée de profondeur (derme puis épiderme) / "le vrai drame c'est le conflit de 2 substances ennemies" / l'eau et la graisse / "conjonction miraculeuse des liquides ennemis" / "imposer la conviction heureuse que les graisses sont véhicule d'eau"
=> le mythe permet là de faire passer une image ordinairement contradictoire (le mariage de l'eau et l'huile) en quelque chose de naturel, grâce à la publicité.
Photos-chocs
Il ne suffit pas au photographe de nous signifier l'horrible pour que nous l'éprouvions / la photographie littérale introduit au scandale de l'horreur, non à l'horreur elle-même / un signe pur / réduite à l'état de pure langage, la photographie ne nous désorganise pas / lisibilité parfaite vs épaisseur de l'ambiguïté.
=> la signification ne se laisse pas apprivoiser. Quand on veut signifier le choc, la violence, on rate souvent sa cible. Trop intentionnel, trop exact, la photo ne fait pas "naturel". Le photographe transfert alors au signe un: "regardez comme c'est choquant" au lieu de transférer au signe le choc lui même.
Astrologie
La semaine astrologique dans Elle / description réaliste d'un milieu social précis, les lectrices du journal / "elle reste institution du réel devant la conscience de ses lectrices / cette pure description, loin de servir à s'évader, sert à exorciser le réel en le nommant. Objective le réel sans pour autant le démystifier / nommer le vécu / l'astrologie et la littérature ont la même tâche d'institution du réel, l'astrologie est la littérature du monde petit-bourgeois.
=> Le mythe sert ici une fonction : décrire la vie quotidienne des lectrices. Instituer le réel, son code mais sans le déconstruire. Montrer que le monde est, sans montrer qu'il pourrait être autrement.
TEXTE 2 — Petits arrangements avec les mythes / Frédéric LAMBERT
le naturel comme alibi
Le mythe pour Roland Barthes est consommé naïvement, il prend l'aspect de vérité. C'est pourquoi il dénonce les médias, véhicule de nos mythes. La sémiologie se veut militante, le sémiologue traque l'abus. Noble bataille mais que LAMBERT souhaite adoucir. "Si les mythes sont des monstres, le temps qui les produit et le temps de l'écoute savent prendre leurs distances et leurs précautions. Le mythe n'est ni universel, ni éternel. Circonscrit à la société qui le partage et le réinvente chaque jour.
La croyance pour LAMBERT, c'est l'adhésion provisoire et nécessaire aux récits que l'on se fait pour que nos histoires tiennent debout. Elle est provisoire et circonscrite à une culture. Le mythe est un objet vivant qui prend les formes qui conviennent aux goûts du jour.
les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? Demandez le programme
VEYNE, la théorie du doute: les hommes ne trouvent pas la vérité: ils la font, comme ils font leur histoire, et elles le leur rendent bien. Il faut refuser la croyance de l'autre comme acquise, mais la considérer comme un petit arrangement entre lui et sa société.
"Les Grecs, croient et ne croient pas à leurs mythes: il y croient mais il s'en servent et ils cessent d'y croire là où il n'y ont plus d'intérêt". VEYNE parle alors de mauvaise foi.
Ainsi, pour parvenir à leurs fins, les société parviennent à leurs vérités, et pour parvenir à leurs vérités, les sociétés s'inventent des mythes. NIETZSCHE: "la vérité est que la vérité varie". Vérité fille de l'imagination: c'est nous qui fabriquons nos vérités et ce n'est pas la réalité qui nous fait croire.
le mythe comme allégorie et déformation de la vérité historique
Qu'est-ce que le mythe? Pour le philosophe, une allégorie de vérités philo. Pour l'historien, une légère déformation des vérités historiques. Il se donnait sur la scène publique chez les classiques, il se cache chez les modernes.
Aujourd'hui, le mythe est un récit partagé, il prend la forme d'un récit singulier et cache sa narration exemplaire sous l'épaisseur d'une vérité documentée. "le mythe est donc cette matière vivante qui prend la forme que la tribu veut donner à ses vérités, afin de pouvoir y croire".
Journalistes, historiens, mythologues, même combat : les sources
Pour tout récit qui s'adresse à la collectivité devrait-on disposer de ses origines. De quelle histoire sociale, politique ou économique s'inspire celui qui s'approprie les récits qui réunissent?
Foule enfantine
Les collectifs contemporains sont supposés dociles face aux récits médiatiques. "La foule indigne croit tout digne de foi". La foule, l'audience, la masse... est ce paradigme de la réception collectique que nous imaginons, où le croyant et le participant confondraient le vrai du faux.
Le mythe se réclame à la fois de l'histoire et de la fiction. Les Grecs savaient cette double matière de leurs mythes qui installaient le croyant dans le confort de ses horizons culturels, politiques, économiques.
Il en va de même aujourd'hui, nos mythes sont fait d'authentiques images scénarisées, et de fictions authentifiées pour que leurs supposées vérités nous rencontrent.
A qui profitent la croyance?
Retenons 2 questions : A qui profite que l'on croit? Quelle égalité des chances face au croire? Lâcheté, stratégie de l'autruche et abandon de ses convictions, riment avec nécessité, adaptation et respect de l'ordre. Bonne foi et mauvaise foi sont soeurs jumelles.
Tolérance face au croire de l'autre que naît pour partie la culture de la démocratie. Aujd, nos démocraties font régner l'ordre des réalités, les faits avérés de l'actualité, et les reconstruisent aussitot sous les formes de la fiction, sous celles aussi de la communication et de la publicité. "Les médias des démocraties libérales, en faisant du réel un spectacle, de l'information une fiction, laissent planer un doute. Cette libre circulation de nos récits entre formes fictionnelles et formes factuelles est la configuration constituée de nos croyances".
TEXTE 3 — Roland Barthes par Roland Barthes
Les coulisses de Mythologies. Année 1956. La postface sera finalement un texte théorique. Barthes dénonce la distorsion idéologique, la tentative de faire passer comme naturel ce qui est en fait profondément culturel. Faire passer pour inné ce qui est acquis.
Le ce-qui-va-de-soi
Je souffrais de voir à tout moment confondues dans le récit de notre actualité Nature et Histoire, et je voulais ressaisir dans l'exposition décorative de ce-qui-va-de-soi, l'abus idéologique qui, à mon sens, s'y trouve caché.
le mythe peux avoir au moins 2 sens:
- une légende, un récit symbolique de la condition humaine
- un mensonge, une mystification, un "mensonge" social.
Au cours de l'été 56, Barthes se trouve face à un problème : comment relier ses différentes descriptions écrites indépendamment les unes des autres? Au fil des textes, sa cible préférée apparait : la bourgeoisie, surtout la petite-bourgeoisie. Les mythes-allégories, puis les mythes-mensonges, s'insèrent dans un code qui permet à la bourgeoisie d'émettre son idéologie. Comment décrire ce code? C'est là l'origine de la postface, mais aussi l'origine de l'intérêt de Barthes pour la sémiologie : "le mythe est un détournement du signe, dont la fonction première est de dénoter, parce que la connotation y parasite la dénotation".
Ces diverses analyses, souvent un témoignage passionnant sur la première moitié des années cinquante mettent parfois en défaut l'instinct du sémiologue. L'analyse qu'il donne, en janvier 54, du film de Mankiewicz adapté de Jules César apparait moins convaincante : "Barthes semble avoir largement inventé le film pour le faire rentrer dans une analyse en grande parti a priori. Et l'on trouverait d'autres exemples de cette distorsion en confrontant chacune des "mythologies" à l'évènement qui lui a donné naissance : c'est souvent à ce prix que se constitue un système."
Le mythe, aujourd'hui
le mythe est une parole
le mythe est un système de communication, c'est un message, un mode de signification, une FORME. Tout peut être mythe. Cette parole peut être autre chose que de l'oral : discours, photo, cinéma, sport, spectacle, publicité...
le mythe comme système sémiologique
La sémiologie est une science des formes puisqu'elle étudie des significations indépendamment de leur contenu.
La mythologie, elle fait partie à la fois de la sémiologie comme science formelle et de l'idéologie comme science historique : elle étudie des idées-en-forme.
Toute sémiologie postule un rapport entre 2 termes : un signifiant et un signifié. Ce rapport porte sur des objets d'ordre différent, pas une égalité mais une équivalence. Le signifiant n'exprime pas le signifié car nous avons affaire à 3 termes différents:
- le signifié
- le signifiant
- le signe: total associatif des 2 termes
Le mythe est un système sémiologique second. Ce qui est signe dans le premier système devient simple signifiant dans le second.